La neige danse en fins flocons sur le plateau de Saint-Hubert. Le froid de canard ambiant semble avoir anesthésié les résidents de ce vénérable massif forestier. Au milieu d’une petite clairière, un modeste abri de bois et de tôle protège une auge remplie d’un mélange de fourrage destiné à fournir un petit "coup de pouce" alimentaire au plus prestigieux hôte de ces lieux : le cerf. "Le nourrissage supplétif des cervidés est autorisé par la législation wallonne entre le 1er janvier et le 30 avril pour pallier le manque de nourriture naturelle en période hivernale", commente notre guide, Gérard Jadoul.
Sur le terrain, chaque conseil cynégétique décide ou non de recourir à cette possibilité et, après en avoir informé la Division Nature et forêts (DNF), détermine les normes de gestion qui s’appliquent aux titulaires des territoires de chasse qu’il chapeaute. De la même manière, ceux-ci peuvent recourir durant toute l’année au nourrissage dissuasif des sangliers qui a pour but d’éviter à ces derniers la tentation d’aller se servir dans les cultures agricoles.
Une pratique qui, aux yeux de M. Jadoul, crée aujourd’hui plus de problèmes qu’elle n’en résout. A l’heure où l’explosion des populations de grand gibier (constatée un peu partout en Europe) est à l’origine de tensions récurrentes entre le monde de la chasse, celui des défenseurs de l’environnement, des agriculteurs et des exploitants forestiers, "cela a-t-il du sens ?", s’interroge-t-il. "Les cerfs et les biches ont traversé les siècles sans avoir besoin de cet apport artificiel. Le nourrissage lisse l’impact que peuvent avoir les conditions naturelles sur ces populations et contribue à cette surdensité dans certaines régions. Dans ce cas-ci, il contribue à retenir les cervidés dans une zone enneigée où la nourriture naturelle est absente, alors qu’ils pourraient descendre vers la plaine et trouver refuge dans des espaces forestiers riches en ronces sans causer de grands dégâts. Dans les Hautes Fagnes, le conseil cynégétique a décidé d’arrêter le nourrissage, avec pour résultat une augmentation naturelle du taux de mortalité du gibier et une diminution du nombre de naissances".
Mais voilà, nourrir ces animaux permet aussi de garantir l’attractivité des territoires de chasse (appartenant à des propriétaires privés ou publics) où les places et les tarifs de location sont chers. Au point de créer une forme de domestication de l’animal sauvage. "D’une certaine façon, le sanglier et le cerf ont remplacé, dans une volonté d’obtenir des tableaux de chasse importants, le petit gibier qui a disparu des plaines", observe notre interlocuteur, précisant toutefois que seuls quelques territoires de chasse, disposant de gros moyens financiers, pratiquent le nourrissage à tout va.
Alors que l’on recensait 5000 cerfs il y a une vingtaine d’années, la population actuelle a quasiment triplé en Wallonie, bien que 4000 à 5000 animaux soient abattus annuellement. Fascinés par cet animal depuis de nombreuses années, les membres de l’ASBL Solon, dont fait partie Gérard Jadoul (par ailleurs président de la Fédération Inter-Environnement Wallonie), viennent de lui consacrer un ouvrage collectif (1) dans lequel ils dressent un état des lieux de la situation. "Quand un animal aussi symbolique devient indésirable dans certains endroits et une source de conflit en raison de la pression qu’il fait peser sur les plantations forestières et sur la biodiversité, c’est un constat d’échec d’une gestion qui devrait permettre d’établir un équilibre entre les fonctions sociales, économiques et écologiques de la forêt", déplore-t-il.
Mais si l’arrêt progressif du nourrissage et une révision des pratiques de tirs lui paraissent indispensables, cela ne suffira pas à effacer tous les problèmes. En outre, insiste M. Jadoul, la responsabilité de cette situation n’incombe pas, loin de là, aux seuls chasseurs. "On peut aussi se poser des questions sur certaines pratiques agricoles. L’ensilage de maïs a-t-il réellement lieu d’être partout où il est pratiqué en Ardenne ? De leur côté, les communes ont tendance à vouloir maximiser la rentabilité des forêts, que ce soit au niveau des activités sylvicoles, des revenus que peut rapporter la chasse ou de l’accueil de touristes. Là également, il faut se demander comment remplacer la quantité par la qualité".
Plus largement la gestion du gibier et du patrimoine forestier doit s’inscrire dans un contexte de réchauffement climatique dont les études démontrent qu’il risque fort de mettre à mal les monocultures spécifiques (de hêtres, d’épicéas ) que l’on privilégiait jusqu’il y a peu de temps encore. Seul, un maintien de la biodiversité dans les forêts est à même d’assurer leur capacité d’adaptation et leur pérennité face aux changements qui s’annoncent. Derrière les débats passionnels qui entourent le roi des forêts, se dissimulent donc des enjeux bien plus larges qui rappellent l’urgente nécessité de rassembler les différents acteurs de la ruralité afin de tenter de définir ensemble les équilibres d’une relation harmonieuse avec notre environnement naturel.
(1) Solon rassemble un groupe de photographes et cinéastes animaliers. "Regards de cerf" est édité par les Editions du Perron.
Source : La Libre.be
Gilles Toussaint
Mis en ligne le 19/01/2010